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EN PASSANT PAR LE MARCHÉ D’ESEKA J’AI COMPRIS NOTRE PEUPLE

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C’est au marché d’Eseka que l’on découvre les Camerounais. J’ai toujours aimé le marché d’Eseka, car c’est un arrêt de car. Ça permet aux gens de faire leurs besoins, mais surtout d’acheter des friandises, le mintoumba et autres. Quand le car s’arrête, les femmes s’agglutinent aux vitres, et vous proposent toutes sortes de choses. Leurs voix emplissent le véhicule, et leur bonne humeur aussi. Leurs fruits coloriés embellissent l’univers, tout comme les odeurs appétissantes de leurs mets. À Eseka, le car redevient vivant, de sommeilleux qu’il était depuis Douala, ou depuis Yaoundé. Il est réveillé par le peuple, par les milles langues du peuple.

‘Mbombo le plantain!’

‘Ah, mon frère tu ne prends pas les prunes?’

‘Cent francs le mais!’

La dernière fois où je suis passé par-là, il y’a trois ans, j’étais en menottes, j’avais été arrêté à Douala, et étais mené à Yaoundé, dans un car de police. Nous nous sommes arrêtés. Comme n’importe quel véhicule, sauf qu’ici j’étais le seul passager, les autres étant tous en tenue. Ce qui m’a frappé le plus est que les vendeuses ne me regardaient pas. Elle ne s’approchaient même pas de la vitre où j’étais. C’était en fait comme si je n’existais pas. Et Dieu seul sait combien j’aurais dit merci pour un verre d’eau, car je n’avais ni mangé, ni bu. Un des policiers leur acheta une main de banane, car c’est vers eux qu’elles allaient toutes. J’étais devenu absolument invisible à Eseka, invisible pour les vendeuses.

Je me suis toujours demandé pourquoi soudain j’étais invisible pour ces commerçantes si curieuses pourtant, et dont le regard sinon inspecte tout car de ses passagers. Mais surtout je me suis demandé ce qui fait que, soudain, un prisonnier devienne invisible pour elles. Je me suis toujours posé cette question depuis – qu’est-ce qui est arrivé de si grave à ce peuple, à notre peuple, pour qu’il n’aie aucun regard, même pas un regard, de pitié, de commisération, de curiosité comme pour tout accident, pour un homme enchainé. Evidemment, puisque c’est dans le voisinage d’Eseka que Um Nyobe fut trahi par ses propres frères et abattu, je me suis toujours demandé ce qui a rendu le coeur de notre peuple aussi sec que les cailloux de la Sanaga.

C’est quand pendant neuf mois en toute haleine j’ai mené la campagne de libération de Maurice Kamto qui un an après moi a fait le même trajet d’Eseka, en menottes aussi, et que libéré de prison il a fait le tour du monde, est venu deux fois aux Etats-unis où je suis en exil après la prison, et ce sans me faire aucun signe de reconnaissance, que j’ai compris ce qui est arrivé à notre peuple, que j’ai compris ce qui est arrivé à ces femmes assises au soleil et qui guettent l’arrivée des cars et de leurs passagers avec leurs marchandises et leurs voix et leurs odeurs, mais pour qui tout prisonnier est absolument invisible. Les acclamations de la plèbe qui l’accompagne me l’ont encore plus expliqué, n’avais-je pas bien compris, car c’est soudain comme si nous n’avions pas mené campagne ensemble. Comme ces vendeuses d’Eseka, comme notre peuple, j’ai dorénavant une histoire.

Je n’oublie pas.

Source Patrice Nganang

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